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samedi 3 mai 2008

JUILLET DE SANG (JOE R. LANSDALE, 1989)


Joe R. Lansdale est un écrivain passionnant, de la trempe d’un Pahlaniuk ou d’un Lehane. Le genre de type qui va te créer une atmosphère à partir de trois fois rien, et qui va te tenir éveillé grâce à une écriture ciselée et mordante. Lansdale est un écrivain du Texas, et Dieu que c’est bon de se plonger dans la moiteur de cet état! Juillet de Sang, publié en 1989, va suivre la drôle d’aventure de Richard Dane, pris malgré lui dans une tourmente macabre au risque de perdre sa paisible existence familiale.
Disons-le tout de suite, Juillet de Sang n’atteint pas les sommets des Marécages, que Lansdale écrira en 2000, mais il contient aussi cette substance si particulière imprégnant ses écrits, et qui suinte au travers des pages pour toucher le lecteur. Une substance qui est l’essence même de cette atmosphère texane dans laquelle baigne l’auteur, et qu’il retranscrit avec un mélange d’amour, d’humour et de clairvoyance qui n’est pas forcément la vision primaire habituelle. Evidemment, il y a des demeurés et des brutes épaisses dans ses romans, mais des personnalités se détachent du lot en apposant leur vue plus humaniste de cette civilisation. Lansdale, en traitant ce qu’il connaît, prend la population texane comme un microcosme représentatif de l’humanité, et brosse des portraits à la fois bien caractéristiques mais puissamment universels.
Juillet de Sang est une œuvre mineure dans la bibliographie de l’auteur, mais elle est intéressante à plusieurs niveaux. Cette histoire solidement ancrée dans une vision très responsabilisante du rôle du père possède des résonances faussement chrétiennes, mais aborde des thèmes comme la rédemption ou le pardon avec une justesse débarrassée des oripeaux religieux. Ici, la réalité est terre-à-terre, ce qui n’empêche pas ces notions d’exister. Le personnage central du roman, Richard Dane, est un père de famille aimant, mais en proie à des doutes quant à ses capacités de père. Mais il va apprendre que le rôle de père est parfois bien plus lourd que ça à porter… Je ne dévoilerai rien de l’intrigue qui est bien tordue (comme l’auteur les aime), mais je peux vous dire qu’il y a un personnage bien original de détective, à la fois très macho et vraiment lucide, du genre très direct et intelligent. Le genre de gars à sortir des phrases d’une poésie très particulière, comme: « La merde de cochon, si on la composte correctement, peut faire pousser n’importe quoi. Raoul prétend qu’un jour il va planter un poil de chatte et qu’il en poussera une vraie nana, mais la seule chatte qu’il a sous la main c’est celle de sa femme et il a pas vraiment envie d’en avoir une autre comme elle. »


L’atmosphère si particulière des romans de Lansdale se ressent beaucoup dans ses dialogues, aussi savoureux que rudes. Son écriture franche retranscrit à merveille une certaine idée du milieu rural, et capte des vérités sans pour autant jeter le discrédit sur une population. En gros, sa vision du Texas est un compromis entre Massacre à la Tronçonneuse et Walker Texas Ranger! En plus drôle évidemment. La tonalité rude qui imprègne le roman est faite de moiteur, de vieilles guimbardes, d’ex-taulard et de flic véreux. Une distribution qui ravira le fan de polar à l’ancienne, et qui fait de Juillet de Sang un récit parfois tiré par les cheveux, mais qui réussit à capter l’attention grâce à sa caractérisation si précise.
Lansdale est moins à l’aise dans le registre de l’émotion sur ce bouquin, mais il met en place une intrigue plutôt bien ficelée qui met le lecteur face à quelques rebondissements étonnants. Pas toujours très crédibles, mais étonnants. Et puis, un mec qui écrit une nouvelle assez tordue pour donner naissance à un film aussi étrange et génial que Bubba Ho-Tep, on ne peut que l’apprécier, même dans ses œuvres plus légères!

jeudi 3 avril 2008

CALVAIRE (FABRICE DU WELZ, 2004)


Calvaire fait partie de ce genre de films auxquels il n’est pas évident de s’atteler, ces œuvres qu’il faut décider un moment à l’avance que l’on va s‘y plonger. Tout comme Irréversible de Gaspar Noé ou La Traque de Serge Leroy, ces films demandent du courage et de la concentration. Ce qui n’est pas toujours évident à garder, mais dans le cas de Calvaire, ça vaut vraiment le coup de rester attentif.
La tenue plus que correcte de ce film est quasiment improbable quand on pense qu’il s’agit là de la première œuvre de son auteur, cinéaste belge promis à un brillant avenir. Le scénario décline une histoire finalement très banale dans le genre fantastique, à savoir celui de l’individu qui tombe en panne au milieu de nulle part, et qui est recueilli par une personne étrange. Ce lieu commun suffit à lui seul à placer Calvaire dans la mouvance fantastique, ce qu’il n’est pourtant que du point de vue de l’imagerie. Car le récit va dérouler une trame tout ce qu’il y a de plus humain, dans le sens le plus mauvais et bestial du terme. Apre, cru et réaliste, Calvaire s’inscrit dans la veine des récits traumatiques terriblement humains qui dévoilent des aspects refoulés, et qui met en scène des êtres totalement perdus et pervertis.



Le choc que va causer cette brutalité va être accentué par les partis pris scénaristiques du réalisateur, qui va constamment jouer sur la perception du spectateur, en la faisant parfois coïncider avec celle de la victime, Marc Stevens, ou en prenant parfois le contrepoint total pour focaliser sur le mystérieux aubergiste Bartel. Un choix de narration qui n’est pas anodin et qui confirme la totale maîtrise du sujet, puisque ces basculements vont déstabiliser de plus en plus le spectateur, qui se demande à chaque fois où se trouve l’autre protagoniste. La tension générée par ce procédé aussi simple que redoutable va aller en s’aggravant avec la découverte progressive de la psyché de Bartel. Et toute l’intelligence de Du Welz et de Romain Protat (qui assurent à deux le scénario) est de ne pas faire de l’aubergiste un psychopathe complet, mais un être brisé et vacillant. Du coup, les sentiments à son égard sont mitigés et complexes, puisqu’ils mêlent la pitié au dégoût et à la peur.



Le choix des interprètes est primordial pour ce genre de film, et si Laurent Lucas est très bon dans le rôle de Marc Stevens, Jackie Berroyer est tout simplement exceptionnel dans celui de Bartel. Sa composition est d’un réalisme hallucinant, et il parvient à être totalement flippant tout en conservant cette impression de fragilité. Une prestation indéfinissable mais qui est pour beaucoup dans la réussite de ce film par ailleurs remarquable.
Pour revenir à la composition picturale du film, il faut souligner le très grand travail de Benoit Debie, qui habille littéralement le film dans des tonalités allant du rouge au blanc, en passant par un noir intégral. L’imagerie ainsi fabriquée est celle du conte, mais pas du tout celui pour les enfants, et Calvaire revêt alors ses oripeaux le caractérisant comme fantastique. En s’inscrivant juste à la frontière du genre, Du Welz donne une identité certaine à son œuvre, qui apparaît comme un cauchemar éveillé, tenant à la fois du réalisme et de l’hallucination. La scène incroyable du bar suffit à résumer le film, et prouve à quel point Du Welz peut être à la fois drôle et terriblement inquiétant!
Si vous savez apprécier les œuvres déviantes et hors du commun, et si vous êtes prêts à vous sentir oppressés, préparez-vous et tenter l’expérience Calvaire…